22 avril 2008
Mes vies
J’aurais pu avoir une autre vie.
On m’a proposé plusieurs fois d’autres vies.
Une vie au bord de la mer avec celui-là, quelques enfants et des matchs de foot le soir à la télé. Des années à me taire et à vivre au fil du temps sans trop penser, sans trop aimer en m’effaçant tout doucement comme une traînée de sable sous le vent. Des années à hurler dans ma tête mais à sourire poliment. Des années à l’aimer quand même, pour sa peau, pour son souffle sur mon dos, pour son odeur et d’autres choses.
Une vie dans un petit appart en ville avec celle-ci, des années à l’aimer follement, à l’aimer plus qu’elle, à crier, à râler pour une table basse déplacée, une chaîne verte qui aurait du être bleue, un regard équivoque qui transperce. Des années qui s’enchaînent sans enfant mais avec des heures de cinéma et de petits-resto-sympas au compteur. Des années tendres et douces comme la chaleur d’un lit matinal.
Une vie un peu partout avec lui, à le soutenir tous les deux jours parce que pour lui c’est souvent la fin du monde. Une vie à trimer pour trouver de quoi vivre, une vie à renoncer pour pouvoir manger. Une vie à découvrir le monde, à rencontrer l’exceptionnel, à s’étonner comme des enfants, à soupirer d’aise chaque soir une fois les chaussures retirées. Une vie à savoir ce que vaut un toit quand il pleut, un bon repas tous les jours, un ami quand tout s’effondre.
J’ai souvent senti possibles d’autres vies pour moi, et je pourrais encore changer.
Les occasions ne manquent pas, ne manquent jamais. Tout est prétexte à dévier
Mais j’ai choisi cette vie en même temps que je l’ai choisi lui et j’ai bien tort parfois de laisser couler les heures sans y ajouter de ma flamme, sans broncher quand elles s’effondrent comme une rangée de domino sous mes yeux fatigués… Le quotidien grignote mon énergie comme un petit rongeur régulier et il me tarde de trouver enfin de quoi le piéger.
Et puis je devrais arrêter de regarder des films déprimants sur Arte la nuit, ce n’est pas ça qui va m’aider à trouver la tapette miracle.
01 avril 2008
Feu de camp
Un été qui me semble loin, une feu de camp sous la voute étoilée, quelques jeunes gens qui se blotissent en cercle, les petites heures de la nuit qui défilent. J'ai dix-huit ans et je chante. Je chante ce qui se prête à ma voix. Ce que j'ai chanté dans ma chambre de jeune fille lorsque la maison était vide. Ce que j'ai chanté bien souvent au petit-frère pour l'endormir. "Mon amant de St Jean". Moi qui ne connais rien aux amants.
Je chante, j'exagère les syllabes et les émotions. Je sais que personne ne dira rien et qu'il vont aimer, ou au pire oublier dans les effluves de l'alcool.
Je me tais. Le feu crépite, les yeux sont sur moi. Une petite voix murmure "encore".
31 mars 2008
Trois fous sous la pluie
Il a fait beau toute la journée mais une sieste enfantine de quatre heures parfumée à la compote de pomme nous a empêché de sortir. A présent, le ciel s'assombrit et l'on devine le déluge qui va suivre. Mais l'envie de sortir est trop forte, pour respirer, enfin.
Manteaux, capuche et compagnie, nous voilà dehors. Il est sorti sans peine mon amour qui ne supportait pas la pluie il y a seulement trois ans. Les gouttes commencent à tomber, la voiture démarre. La pluie bat la tôle en rythme et le doux bébé claque de la langue en chantonnant, la musique fait partie de sa vie.
Les lumières de la foire aux manèges, le frein à main qui craque, le bébé calé dans le sling tout contre son papa, c'est parti !
On patauge dans la boue rouge et l'on traque le nounours avec des pinces. Vingt centimes par-çi, vingt centimes par-là, le porte monnaie trépasse joyeusement sous les yeux dubitatifs du doux bébé qui se demande peut-être comment va finir cette mascarade dégoulinante. Les pinces sont trop glissantes et les nounours trop fuyants, la faute à la pluie, la faute à la pluie... On se décide, honteux, à tirer une "corde qui gagne à tous les coups" pour le plaisir d'offrir... tiens, un hippopotame à notre petit coeur.
Le démon du jeu ne nous quitte pas si vite et l'on retourne aux pinces glissantes qui nous livrent enfin le petit rat tant convoité. Le doux bébé exulte en agitant ses peluches sous la pluie battante et s'esclaffe devant le visage inondé de ses parents ravis.
On presse la pas, c'est le déluge, la mousson, les tropiques... Et mon amour a faim ! La grande baraque à friture nous aguiche au loin et c'est avec délectation que nous nous retrouvons tous les trois sous son aile protectrice. Quel bonbon, quel beignet choisir ? Le choix est large mais les croustillons hollandais remportent la lutte... On se brûle les doigts et les lèvres avec excitation. Le doux bébé a pris un coup de vieux, le voilà avec une grande moustache blanche ! D'un baiser baveux je lui rends son enfance que le sucre glacé lui avait volé et je ris en regardant la pluie qui tombe, qui tombe comme de grands seaux qu'on déverse... Le rire gagne mon amour et mon bébé... On a les pieds mouillés, les doigts brûlés et le porte monnaie vide mais le coeur chaud, tendre et doux et fou et doux et fou....
27 mars 2008
Larmes
Tu pleures. Je découpe du tissu. Tu es assis à côté de moi, par terre, une fesse sur le tissu et tu pleures. Tu veux un câlin, tu veux jouer, tu veux mes bras, tu veux de la douceur mais je ne t'offre qu'un visage fermé, à peine un regard. Je veux finir ce que j'ai commencé, j'en ai besoin, c'est important pour moi. Je suis triste pour toi mais je ne peux pas, je ne peux pas... Je ne peux pas te prendre dans mes bras encore et encore... Pas maintenant, je ne veux pas le faire à contre-coeur... Alors je découpe le tissu et j'apprécie le bruit des ciseaux qui coupent, ce crissement grisant malgré tes larmes. Tes petites joues sont rouges, ton visage ressemble à une petite pomme mûre, tu es beau à croquer. Tes larmes font briller tes yeux et ta peau de pêche, tu es vraiment très beau. Je suis désolée.
22 mars 2008
Mère adj. et n. agité par la crainte d'un danger, l'incertitude, l'appréhension de l'avenir.
Te voilà endormi sur moi, ta tête sur mon épaule, ton nez dans mon cou, tu respires doucement. Aujourd'hui était une bonne journée, pour toi, pour moi, pour ton papa, pour tes grands-parents. Tu as ri, chanté, babillé avec une petite voix sucrée. Tes colères n'ont pas duré longtemps. Il y a juste eu une larme, brillante et jolie sur ta joue, rien de grave, une faim soudaine vite rassasiée. Je savoure cette journée, ce moment unique de ton sommeil amorcé et je prends peur comme à chaque fois que le bonheur me semble ultime. J'ai peur de te voir disparaître, j'ai peur du malheur insondable. J'imagine la chute mortelle, le petit objet inhalé, l'accident de voiture, la noyade... J'essaye de me rassurer mais les images reviennent, la douleur malaxe mon coeur et les larmes me viennent aux yeux. Ton petit visage d'ange figé à jamais et ton petit corps potelé tout habillé de blanc dans cette boîte prête à se refermer. Ta mort possible et imprévisible me terrorise, pourquoi ? Pourquoi alors que le bonheur est là, simple et doux dans cette chambre, dans ce lit, dans cette chaleur de nos deux corps rassemblés. J'en parle à ton papa venu se coucher, il me rassure, mais non, mais non... Il va grandir, apprendre encore et encore, vivre et rire comme aujourd'hui, devenir petit garçon, garçon, jeune homme et homme et puis vieillard. Tu seras morte quand il mourra, ne t'inquiète pas va...
06 mars 2008
Sommeil
Il fait encore jour, je n'ai pas sommeil et pourtant je dois dormir car demain "il y a école"... Mes parents ont compté, à ton âge, il faut presque 12 heures de sommeil, allez hop, 20 heures/7 heures, on enfile la nuit sans broncher. Dans me draps propres qui sentent la lessive, je bouge les pieds, je regarde le jour qui se faufile encore à travers le volet roulant... Il y a pourtant tellement de choses à faire dehors par un temps pareil : un tour de vélo, arroser les fleurs assoifées du jardin, jouer avec le chats, regarder les fourmis travailler, discuter avec mes parents, regarder le soleil se coucher, allumer une bougie... Je soupire, je prends un livre et je passe le temps comme ça, à déchiffrer une histoire dans la pénombre, en cachette, jusqu'à tomber de sommeil.
Il fait déjà nuit. Mon Bled me donne des envies de meurtre, indéchiffrable, rébarbatif, exténuant, à me faire détester la grammaire... Je n'ai pas encore fini mes devoirs et pourtant je suis si fatiguée. Envie d'une bonne soupe, d'un bain chaud et de me blottir sous ma couette. Demain matin, Papa me tirera de mon lit et je devrai me lever dans le petit matin glacial, avaler un bol de lait au chocolat qui ira se loger comme une grosse pierre bien lourde au fond de mon estomac, retrouver mes copines dans la cour de l'école, échanger avec elles quelques mots de convenance, regarder le soleil se lever à travers les fenêtres de la classe, lutter contre les vagues de sommeil qui me submergent toute la matinée et pour finir attendre midi dans le concert des estomacs affamés.
Une litanie qui se répète, 10 ans, 20 ans... Tellement de temps à lutter, à s'adapter, à nier mes besoins, mes désirs.
"-Qu'est-ce que tu aimerais faire plus tard ?
-Me lever avec le soleil, me coucher avec lui... Rien de plus, rien de moins."
03 mars 2008
Le cinéma du dimanche
Clap !
Pyjama, pantoufles, poussière,
Un bol de thé froid qui traîne au coin d'un meuble
Un dimanche à ne pas travailler,
A pianoter de-ci, de-là,
Une journée à ne rien faire
A regarder les gens passer
A donner une tétée, puis deux, puis trois
Un tas de linge sale qui monte, qui monte
Un lit défait, un bureau disparu sous les papiers,
Des bisous, des petites danses frénétiques
Le son qui monte le temps d'une chanson
Une feuille de choux sur une plaque d'eczéma
Des crèpes sarrasin-cassonade mangées avec les doigts
Des chats qui s'étirent les pattes pendantes
Un lundi qui s'approche doucement
Quelques résolutions sur un bout de papier
Une lumière qui s'éteind
Un déshabillage à l'aveugle
La chaleur d'un lit bien peuplé
Coupez !
01 mars 2008
Amour
Mon petit garçon
Je sens mon amour pour toi grandir, s'étoffer
Plus riche, plus fort qu'avant
Je n'aime pas te laisser pour aller rejoindre mes livres à la bibliothèque
Je n'aime pas te savoir avec ce chagrin d'enfant qui te cueille au sortir de ta sieste
Ce chagrin si profond que je sais irréparable
Une fausse note au milieu d'un concert harmonieux
Une béance dans une broderie fine
Je sais qu'en ce moment tu as besoin de moi
Pour te construire
Que c'est physique
Que c'est du lait, des bras, d'amour maternel dont tu as besoin
Qu' après ce ne sera plus la peine d'essayer de combler
Mon lait, mes bras et mon amour seront désuets
Sans intérêts pour toi
L'heure sera passée
Il te faudra autre chose
Qu' une présence fidèle est sûre
Il te faudra la liberté et la matière à réfléchir
Il te faudra le silence parfois
Il te faudra les amis, les secrets, l'intimité
Il te faudra l'Amour enfin, celui d'une belle personne que tu choisiras au détour d'un chemin
Tu auras alors de grandes et larges ailes solides pour t'envoler
Loin de moi qui brodera alors
De jolies choses fines pour tes petits
Mes cheveux gris en chignon
Mes mains dans les fils blancs de mon ouvrage
Le soleil sur mon épaule et les plis de bonheur au coin des yeux
28 février 2008
Frontières et chocolats
Bibliothèque municipale, cours ennuyeux sur la construction européenne, concentration minimale, souvenirs d'enfance...
Quand j'étais petite, on allait parfois en Belgique pour se promener, acheter du chocolat, profiter des belles plages et faire un plein d'essence pas cher. Le passage de la frontière était toujours un moment plus ou moins stressant du voyage car on devait ralentir voire s'arrêter puis affronter les regards suspicieux que les douaniers jetaient à l'intérieur de notre petite voiture familiale. On avait toujours peur de se voir reprocher quelque chose. La frontière passée, la voiture se remettait à rouler vite, la tension retombait et je suis certaine que mes parents ne pouvaient s'empêcher de dire "Ouf !".
Et puis un jour, les douaniers ont disparu, comme ça... A côté du panneau "Belgique", il y en avait un autre avec des petites étoiles et c'est tout !
Au début, on ne pouvait s'empêcher de ralentir un peu, "on ne sait jamais", et puis après, plus rien... C'est à peine si le panneau étoilé retenait notre attention. Un simple passage d'une région à une autre.
Je me souviens de l'étonnement et des rires le jour où une boutique Léonidas s'est installée dans le poste de fontière désaffecté.
14 février 2008
Un peu de toi
Toi qui supportes mon caractère lunatique depuis... Cinq Ans ? Déjà ?
Toi qui as regardé le soleil se lever sur la campagne lyonnaise avec moi après la première nuit blanche de ma vie.
Toi qui as pleuré lorsque je suis partie.
Toi qui m'as appris à passer plusieurs jours puis plusieurs mois sans pleurer.
Toi qui m'as adoucie et calmée.
Toi qui fais la vaisselle presque tous les jours qu'il pleuve, qu'il vente, que le ciel nous tombe sur la tête ou non.
Toi qui cuisines le salé et qui me laisses cuisiner le sucré.
Toi qui as plein de chansons en tête et un humour parfois fatiguant.
Toi qui lis par dessus mon épaule.
Toi qui me sers de bouillotte et même d'oreiller la nuit.
Toi qui es venu me rejoindre sur mon île glacée, brumeuse, pluvieuse et parfois ensoleillée.
Toi qui m'as donné un joli bébé dont je suis si fière.
Toi qui me passeras la bague au doigt, dans un peu plus d'un an.
Toi, toi, toi sans qui ma vie n'aurait aucun sens.
Aujourd' hui, alors que des tas de gens dépensent pour célébrer leur amour, je te dis "je t'aime" et c'est tout, comme hier, comme demain, pour toujours !
(Petite dédicace à celle qui m'a inspiré la forme de ce billet....)

